Au bout du comptoir du Floridita, La
Havane, Cuba.
C'est l'histoire d'un homme qui fut dépassé
par son propre mythe. On a beaucoup accusé Ernest Hemingway d'avoir sculpté lui-même sa légende, réécrivant sa vie comme bon lui semblait. Pourtant, une légende échappe toujours à celui qu'elle
auréole. Ce sont les autres qui créent ce que vous êtes, qui façonnent votre image. Lisent-ils ce que vous avez écrit ou ne font-ils que repérer vos extravagances ? Hemingway, qui ne fut jamais
dupe de rien, prit un malin plaisir à multiplier les excentricités : amateur de corrida, de boxe, de jolies femmes ou de chasses africaines, libérateur du bar du Ritz, correspondant de guerre
en Espagne, soldat blessé au front d'Italie... Ecrivain, aussi. Ecrivain, surtout.
Mais le résultat est là : cinquante ans
après sa mort, Hemingway est devenu une figure emblématique, en dehors de ce qu'il a écrit. C'est précisément ce qui pouvait arriver de pire à celui qui lançait comme avertissement à ses
biographes : "Je veux être connu comme écrivain et non comme un homme qui est allé à plusieurs guerres ; et pas plus que comme boxeur de bar ; et pas plus que comme tireur ; pas plus que comme
turfiste ; pas plus que comme buveur." Dans la très belle biographie qu'il lui consacre, l'écrivain Jerome Charyn note qu'Hemingway est "le plus étudié et le moins compris des écrivains
américains".
Peut-on, un demi-siècle après le coup de feu
de Ketchum (Idaho), percer le mystère Hemingway ? Pas simple. Je me souviens avoir posé la question, il y a quelque temps, à Jim Harrison que l'on compare souvent (pour de mauvaises raisons) à
Hemingway. Après un long silence, Big Jim répondit par cette question : "Si vous jouez un rôle, comment vous sortez-vous de ce rôle ?" Sans doute est-ce l'une des énigmes qui assaillaient
encore "Papa" à l'aube du 2 juillet 1960, lorsqu'il décida d'en finir une bonne fois pour toutes. Ce matin-là, le Prix Nobel de littérature 1954 retourna contre lui son fusil Boss à canon
double et appuya sur la détente. "Pouvons-nous nous laisser aller au désespoir sous prétexte que la vie est incompréhensible ?" ajouta Jim Harrison. Je me demande, de mon côté, si Hemingway
avait fait sienne cette maxime de Malraux, rencontré, ivre mort, dans une suite de l'hôtel Ritz en août 1944 : "L'honneur d'un homme consiste à réduire sa part de comédie."
La vie d'un écrivain ne doit pas occulter
son oeuvre. Celle d'Hemingway est l'une des plus puissantes du XXe siècle. Qu'y découvre-t-on ? Que la littérature n'est pas un simple divertissement. Que, seuls, les rêves n'ont aucun pouvoir.
Que la littérature sert à accompagner ces rêves, à leur donner une consistance... Pour Hemingway, la littérature sert à changer la vie. Une idée qu'il partageait avec son meilleur ami-ennemi,
Scott Fitzgerald, et que ce dernier formula en une phrase sublime qu'Ernest dut lui envier : "On devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et cependant être décidé à les
changer." Quel écrivain ose encore parler ainsi, déclarer qu'il écrit pour changer le monde même s'il sait que cela ne sert à rien ? Ne pas démissionner sous prétexte qu'un livre ne changera
pas la face du monde ; être, au contraire, dans l'inacceptation de ce qui nous semble médiocre : voilà l'acte littéraire par excellence. Les colères d'Hemingway contre la bêtise bourgeoise ne
signifient pas autre chose. La littérature ajoute au plaisir de vivre, aide à se faire la malle, à larguer les amarres, à faire naviguer l'esprit et chavirer le coeur. Mais surtout elle offre
une revanche sur le réel, puisqu'elle modèle désormais notre façon de voir ce réel. Qui a lu sait qu'il peut défier le destin et inventer sa vie. Qui a lu sait qu'il peut agir et non subir. Qui
a lu sait qu'il est lui-même personnage et auteur de roman. Qui a lu sait qu'il n'y a pas de distinction entre la littérature et la vie, parce que la littérature, c'est la vie. Tout ramène,
chez Hemingway, à une conception de l'existence qui s'incarne dans l'esprit de résistance : il faut refuser d'accepter un monde qui soit moins que ce qu'il devrait être. Hemingway explique
merveilleusement cela à travers le destin de ses personnages de roman, et il le théorise dans son ultime livre, Paris est une fête : "Ce qu'il faut, c'est écrire une seule phrase
vraie."
On l'adore ou on le déteste, mais Hemingway
est l'un des points culminants de la littérature du siècle dernier. Oui, il se trouve quelques écrivains pour affirmer s'être construits en radicale opposition à Hemingway. Richard Ford, par
exemple. Ou John Irving, dont le nouveau roman, Dernière nuit à Twisted River, est une merveille et qui le dit très clairement dans l'entretien qu'il a
accordé en janvier à Lire : "Conneries ! [...] Les hommes sont intéressants car ils ne peuvent jamais rien dire de personnel et blablabla... Non, mais quelle stupidité ! [...]
Hemingway utilise le moins de mots possible dans ses phrases. Si ça lui chante. Mais pourquoi ? Si vous vouliez courir, est-ce que vous vous attacheriez une jambe à vos fesses et sauteriez à
cloche-pied ? Pas moi, j'aimerais avoir deux jambes solides ! [...] Tout le monde parle en sténo chez Hemingway. C'est un langage de secrétariat. [...] Less is more ? Non, less is less
!"
Quand on lui demanda quelle définition il
donnerait d'un "classique", Hemingway répondit : "C'est un écrivain dont tout le monde parle et que personne ne lit." D'Hemingway, tout le monde parle. Et si, cinquante ans après sa mort, tout
le monde se mettait à le lire ?
François BUSNEL / Lire
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