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Avec la "Carte et le territoire ", de Michel Houellebecq, qui vient de sortir en librairie, Flammarion revient dans la course aux prix littéraires. Teresa Cremisi, sa présidente, s'exprime sur son métier d'éditeur, sur la "best-sellerisation" qui gagne la littérature française et sur le défi numérique.
La rentrée littéraire est une particularité française. Est-elle toujours un rendez-vous aussi important pour les éditeurs ?
Oui, c'est un moment d'effervescence littéraire très fort en France. Pour des maisons comme Gallimard, Grasset ou Le Seuil, qui sont traditionnellement des " maisons à rentrée ", c'est un rendez-vous crucial, la voie d'accès aux prix littéraires. Chez Flammarion, les choses sont différentes. Bien sûr, nous sortons cinq romans français et trois étrangers pour cette rentrée. Mais en général une rentrée pèse relativement peu dans le chiffre d'affaires du groupe. Nous publions chaque année environ 1.600 titres (y compris les livres de poche) dans des domaines aussi variés que les essais, la jeunesse, la bande dessinée, les beaux livres, le scolaire. Parmi eux, on compte une soixantaine de romans. Pour nous, la rentrée littéraire est donc moins déterminante : cela fait d'ailleurs des décennies que Flammarion n'a pas reçu un grand prix de littérature française.
Le public est-il toujours friand de littérature ?
J'ose une banalité terrible : oui la littérature tient une place importante pour les lecteurs français. Et deuxième banalité : oui la littérature de qualité est un bon investissement. Vous savez, le métier d'éditeur c'est en réalité beaucoup de métiers différents : les beaux livres, les essais, le scolaire, le poche, la jeunesse… Par rapport à tous ces métiers cousins, celui d'éditeur de littérature contemporaine est certainement le plus en pointe, le moins rationnel, mais aussi celui qui entraîne tout le reste.
Vous publiez le dernier roman de Michel Houellebecq, " La Carte et le territoire ". Espérez-vous revenir dans la course aux prix avec ce livre ?
Michel Houellebecq a raté trois fois le Goncourt. Tout le monde a dit que s'il avait été publié chez Gallimard il l'aurait eu. Je le pense aussi : certainement pas en raison de truquages ou corruption contrairement aux clichés habituels sur la "cuisine des prix ". Il n'y a rien de tout cela dans les prix littéraires d'aujourd'hui. On peut plutôt évoquer des habitudes, des jeux d'amitié et d'influence. Michel Houellebecq revient chez Flammarion où, sauf " La Possibilité d'une île " publié chez Fayard-Livre de Poche, toute son oeuvre est publiée et présente en poche chez J'ai Lu. Quant aux prix, rien n'est plus difficile que d'être un Goncourt annoncé.
Comme beaucoup d'autres activités, l'édition semble ne pas échapper à une médiatisation croissante. Comment les auteurs le vivent-ils ?
Il existe tous les cas de figure. Parfois la médiatisation est tellement appuyée qu'elle frôle le ridicule. Mais il y a aussi des auteurs qui ne se montrent jamais. En trente ans, Milan Kundera, par exemple, ne s'est jamais laissé photographier. Il n'a jamais accepté une interview. Pour ce qui est de Michel Houellebecq, cinq années s'écoulent généralement entre la sortie de chacun de ses romans. Et pendant cette période, on ne le voit pas, on ne l'entend pas. En réalité, il n'y a pas de recettes. Chaque auteur a son propre rapport aux médias. Je ne partage pas l'idée que notre époque aurait inventé la "peopolisation " des auteurs. Rappelons-nous que dans les années 1950 et 1960, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir étaient de véritables stars, omniprésentes dans le paysage.
On a parfois le sentiment que l'exigence d'écriture est en train de disparaître. Certains auteurs publient un roman chaque année, par exemple. Cela vous gêne-t-il ?
Mais non, mais non… Il y a toujours eu une littérature grand public et des auteurs populaires dont certains, du reste, sont de grande qualité. Quant à la littérature exigeante, elle existe toujours, la France est riche de très bons écrivains. Et qu'ils écrivent un livre tous les six mois ou tous les six ans ne change rien à l'affaire.
Aujourd'hui, chaque maison d'édition a pourtant besoin de best-sellers pour vivre. N'est-ce pas un obstacle à cette qualité que vous souhaitez maintenir ?
Pendant longtemps, l'édition française a échappé à une « best-sellerisation » excessive, qui a été très tôt envahissante dans les pays de langue anglaise ou en Italie. Aujourd'hui, c'est incontestable, elle est rattrapée par ce phénomène. On compte une trentaine d'écrivains français capables de franchir le seuil des 100.000 exemplaires. Parallèlement, on constate un affaissement des ventes de livres qui s'écoulaient dans le passé entre 5.000 et 15.000 exemplaires. Tout pousse vers le best-seller aujourd'hui : les éditeurs, les distributeurs en ont besoin pour leur chiffre et leur rentabilité ; et les libraires aussi, même si certains d'entre eux font un travail remarquable sur les ouvrages du fonds. Aujourd'hui, les libraires qui défendent leurs goûts sont de vrais héros.
Comment définiriez-vous votre travail d'éditeur aujourd'hui ?
C'est un travail charnière entre le symbolique - la culture -et le réel - le commerce. Ce n'est pas moi qui le dis mais Diderot ! Le travail de l'éditeur, c'est d'être une courroie de transmission. Et, dans ce travail, le commerce n'est pas le moins important. Sans lui, tout cela justement perd sa réalité…
Au fil des années, ce métier a-t-il beaucoup changé ?
Je voudrais d'abord souligner les choses qui n'ont pas changé. La relation aux auteurs par exemple. On ne peut pas être éditeur si on ne sait pas ce qui est important pour les écrivains. Une certaine sensibilité à l'air du temps. On ne peut pas être éditeur sans être en phase avec l'actualité. Cette partie artisanale de notre métier est restée la même. Ce qui a été bouleversé, en revanche, ce sont les autres maillons de la chaîne éditoriale : la fabrication, transformée par la technologie, moins chère, plus efficace. La distribution et la logistique en général, de plus en plus perfectionnée. Enfin, la finance est entrée dans le métier. Un éditeur peut avoir une vision claire de ses coûts, de ses marges sur chaque livre et chaque collection, et ce en temps réel. Pour ma part, tous les matins, je regarde les ventes, les retours et tous les mois, je contrôle les indicateurs d'Ebitda qui me remontent. Ces informations sont très utiles, elles permettent d'ajuster la gestion d'une collection ou d'un type d'ouvrages, elles permettent même de transgresser, de passer outre, mais en connaissant son niveau de risque.
Dans cette "financiarisation" croissante que vous décrivez, jusqu'où peut-on accepter qu'un écrivain vous fasse perdre de l'argent ?
Un écrivain n'est jamais à l'origine des difficultés d'une maison d'édition. Dans cette économie nouvelle que je viens de décrire, les auteurs ne sont jamais en jeu.
La grande affaire du moment, c'est évidemment l'arrivée du numérique dans l'édition. Qu'est-ce qui va changer ?
Je pense que chaque pays va développer des habitudes de consommation différentes. On le voit déjà. Les Japonais et les Coréens lisent des romans et des mangas sur leur téléphone mobile. Aux Etats-Unis, le Kindle d'Amazon et maintenant l'iPad d'Apple suscitent de nouveaux comportements de lecture, notamment dans la catégorie des essais. En France, dans la bande dessinée, les éditeurs ont lancé une plate-forme commune. Mais, pour l'instant, le public n'est pas encore familier du livre numérique. Le dernier livre de Jean-Christophe Rufin, par exemple, s'est vendu à 138.000 exemplaires sous forme papier, et il a fait l'objet d'à peine 400 téléchargements…
Les éditeurs français sont-ils prêts pour ce bouleversement annoncé ?
Les éditeurs français ont été très solidaires et très visionnaires. L'an dernier, nous avons tous développé des plates-formes pour permettre aux libraires d'accéder à nos oeuvres numérisées. Nous avons reçu Google, Amazon et Apple pour leur dire que nous ne confierions l'exclusivité de commercialisation de nos livres à aucun d'entre eux. Nous avons aussi engagé le combat pour que la TVA sur le livre numérique soit ramenée de 19,6 % au taux réduit de 5,5 %. Il est grotesque de prétendre que le livre numérique est un service et pas un livre. Cela crée une vraie distorsion de concurrence entre l'édition papier et l'édition numérique. En Italie, une pétition a été lancée sur ce sujet par le monde de l'édition pour infléchir les positions de la Commission européenne.
Et le prix unique, est-il envisageable pour le livre numérique ?
C'est un sujet compliqué, en raison notamment des éditions de poche. Comment gère-t-on dans l'univers dématérialisé l'écart de prix entre la première édition, et celle en format de poche qui arrive dix-huit mois plus tard ? Il est impensable de créer un poche numérique compte tenu des tarifs déjà peu élevés des éditions papiers dans ce format. Ce qui est absolument stratégique pour nous, c'est de rester maîtres du prix.
Propos recueillis par Daniel FORTIN et Nathalie SILBERT, Les Echos
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