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Romans Etrangers

Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 16:18

livre_livres_a_lire_sous_un_ciel_qui_s_ecaille.jpgChez Goran Petrovic, tout est permis, le farfelu comme le superflu, l'Histoire comme l'affabulation. Il suffit de lire ses trois livres traduits en français, Soixante-Neuf Tiroirs (éd. Le Serpent à plumes, 2006), Le Siège de l'église Saint-Sauveur (éd. du Seuil, 2006) et le dernier, Sous un ciel qui s'écaille, pour se sentir emporté dans un monde fantastique et pourtant bien réel. Goran Petrovic, écrivain et éditeur, est né en Serbie en 1961. On se plaît à l'imaginer petit cousin d'Albert Einstein dont il aurait hérité de l'esprit frondeur - provocateur ? -, d'un humour dévastateur et d'un sens de la relativité tout personnel... Petrovic s'amuse à créer un espace-temps, une quatrième dimension dans laquelle ses personnages, tous plus loufoques et poètes les uns que les autres, jouent une étrange partie, leurs petites existences prises dans le grand tourbillon de la vie : une guerre ici, une guerre là, une domination ici, un éclatement là, toutes folies que le XXe siècle affectionna.

 

Aux premières pages de L'Usage du monde, Nicolas Bouvier raconte sa traversée de la Serbie en 1953, et parle d'une « magie rustique » qui se dégage du pays, quelque chose qui serait de l'ordre du naturel et pourtant incroyable. Ainsi sont les histoires qu'imagine Goran Petrovic. Sous un ciel qui s'écaille met en scène une kyrielle de personnages qui s'agitent dans un petit village de Serbie. Il y a les ventrus et les pauvres, les gaillards peureux et les imbéciles heureux. L'un d'entre eux se ­balade même avec une perruche nommée... Démocratie. Ils vivent et meurent, s'interrogent et rigolent, philosophent et se bagarrent. On se croirait dans un film italien des années 1950. C'est qu'ils sont, eux aussi, les héritiers d'un maëlstrom mondial - une première guerre mondiale puis une seconde, une dictature communiste puis un éclatement sanglant.

Goran Petrovic installe son petit peuple dans un ancien hôtel transformé en cinéma, dont le plafond représente un ciel étoilé, mille petites lumières comme autant d'espoirs. A la fois témoins et acteurs d'une histoire qui les broient, hommes et femmes jouent dans cette salle leur dernier rôle, alors que sur le grand écran défilent des images d'un autre monde, d'un autre temps. Goran Petrovic, comme ses compatriotes David Albahari et Svetislav Basara, a pris le parti du rire et de la tendresse. Chez eux, tout larmoiement, tout apitoiement sont bannis. Ils chérissent l'allégorie, la poésie, écrivent des fables extravagantes en se gardant bien d'émet­tre une quelconque morale finale. La littérature est pour eux chose trop sérieuse pour l'entacher d'un quelconque message politique. «Comme les langues sont puissantes ! L'allemand athlétique, le hongrois croustillant, le serbe volubile, le bulgare caressant, le turc fantasque... Tout était si différent, seul le rire des gens était pareil partout... », écrit un Goran Petrovic qui, à la violence verbale, préfère la métaphore. Il réinvente l'ironie, masque la férocité, donne des couleurs flamboyantes à l'innocence, et fait de la truculence de son phrasé un passeport mondial.

Martine Laval

Télérama n° 3170 - 16 octobre 2010                                                             

Ce livre a reçu le Prix de l’Europe 2012

Par Martine LAVAL - Publié dans : Romans Etrangers - Communauté : Chronique de nos lectures
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Mardi 22 novembre 2011 2 22 /11 /Nov /2011 08:32

livre_livres_a_lire_le_livre_rouge.jpgFrançoise, photographe australienne, est en voyage en Inde pour une raison bien précise. Il y a vingt ans, a eu lieu une catastrophe à Bhopal. Et elle est venue voir l’exposition sur Raghu Rai, le photographe, qui avait été témoin de cette catastrophe. Et aussi pour y faire sa propre expérience.

Naga est domestique. Réfugié tibétain, il est né au Népal, et son statut ne reflète pas son intelligence et sa vivacité. Arkay, lui, est écossais. Il baroude en Inde, mais pas seulement. Il est là pour se libérer du poids de sa vie, gangrénée et gâchée par l’usage de la drogue, de l’alcool. Lassé, il se réfugie dans le bouddhisme pour fuir ses vieux démons. Chacun d’entre eux a connu des évènements difficiles dans sa vie, porte des blessures liées à l’enfance, à un chemin tortueux emprunté au fil de leur existence.

Tous sont à fleur de peau, sensibles et fragiles à la fois. Ces trois personnages vont se rencontrer et vont alors se confronter leurs trois histoires, mêlées de deuil, parfois de souffrance, toujours de quête de soi et de sa vérité. Françoise va au fur et à mesure capturer, à travers son appareil photo, ces rencontres, pour les immortaliser dans son "Livre Rouge ".

Cet ouvrage, saisissant, est le deuxième roman de Meghan Delahunt. Grâce à un style plein de finesse, ce roman à trois voix nous fait découvrir l’histoire de chacun, et la façon dont ces histoires personnelles s’entremêlent.

Avec l’Inde et le bouddhisme en toile de fond, l’auteur nous embarque au cœur d’un monde envoutant mais qui cache aussi des réalités tragiques. A l’image des personnages de ce livre. Une lecture captivante et prenante.

Lire un extrait    

Par Sarah CHELLY - Publié dans : Romans Etrangers - Communauté : Chronique de nos lectures
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Vendredi 21 octobre 2011 5 21 /10 /Oct /2011 09:34

livre a lire la part de l homme-copie-1Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans La Part de l’homme, seulement des observations sur la vie humaine. Et inutile de dire que cette vie n’a rien de bon. Cela convient parfaitement à Kari Hotakainen, car les œuvres littéraires ne peuvent pas simplement se nourrir de bonheur. Elles doivent être remplies d’horreur, de douleur et de dépression afin que les lecteurs se sentent réconfortés et comme purifiés. Tous les personnages du roman sont expressifs, y compris ceux qui ne parlent pas. Chacun d’entre eux a des pensées et des idées très précises, qu’il s’agisse des hommes ou des femmes, de l’oiseau affamé ou du millionnaire. Toutes leurs répliques sont empreintes des aphorismes chers à Hotakainen.

La Part de l’homme ne rencontrera sans doute pas le même succès que son roman de 2002, Rue de la Tranchée, mais il s’agit pourtant du meilleur livre de son auteur. Hotakainen y décrit l’époque actuelle sans concessions. Celui qui avait la réputation d’être amusant est à présent en colère et sa main moralisatrice s’est refermée en un poing.

La Part de l’homme n’est donc pas censé faire rire. Mais il y parvient toutefois car, pour re­prendre la formule d’un confrère, il s’inspire de la vraie vie. Une vie dans laquelle certains sont exclus socialement et d’autres se félicitent de leur position.

Un écrivain “au chômage” déambule dans une foire du livre et achète la vie d’une mercière à la retraite. L’écrivain fait cela parce qu’il n’a pas de vie sur laquelle écrire et qu’il ressent encore l’envie de coucher des mots sur le papier. Il ressent encore l’envie d’être quelqu’un. On peut écrire dix livres à partir de rien, dit-on, “mais pas plus”.La mercière à la retraite accepte le marché pour 7 000 euros bien qu’elle sache que les écrivains ne sont pas dignes de confiance, car ils ajoutent toujours des choses aux histoires, ils mentent pour ainsi dire. Malgré cela, les gens écoutent ces conteurs avec attention. Le marché est conclu car la mercière a besoin d’argent mais aussi parce qu’un drame s’est produit dans sa famille.

L’écrivain écrit quelques lettres de clarification à celle qui lui vend son histoire. Ces lettres parlent du métier d’écrivain et délivrent à la fois des vérités et des mensonges. Elles sont aussi l’occasion pour Hotakainen d’expliquer pourquoi il fait ce travail de fou, mal payé de surcroît, depuis si longtemps, un quart de siècle déjà. Du même coup, une question à laquelle même les universitaires ne sont pas parvenus à apporter une réponse devient limpide aux yeux des profanes : quel est le sens de la fiction ?

Il va sans dire que l’encyclopédie Les Degrés du savoir est ce qui a été écrit de mieux car on y lit seulement la vérité et ce qui concerne les choses nécessaires – l’auteur de La Part de l’homme est d’accord avec la mercière sur ce point. Mais les mêmes choses peuvent avoir des significations différentes en fonction des personnes. Cela s’appelle le point de vue. Cela veut dire qu’il y a d’autres personnes que soi-même et donc d’autres vérités. C’est pourquoi il serait bon d’au moins essayer de regarder les choses sous un autre angle.“Un bon conteur ne recherche jamais aucun effet.” Il ne cherche même pas à divertir. Aujourd’hui Hotakainen est à son meilleur niveau comme conteur. La Part de l’homme n’a pas été écrit dans le but de divertir, et pourtant le roman parvient également à remplir cette fonction.

A la base du livre, il y a un choc : comment en sommes-nous arrivés là ? La vie au travail est truffée de réunions sur des questions sans intérêt. Plutôt que des choses palpables, on vend des idées et des concepts. Les personnes qui nous sont proches sont celles que l’on rencontre sur Internet. Parallèlement, des gens sont affamés et cette faim les rend fiévreux, comme l’était déjà le personnage du roman La Faim de [l’écrivain norvégien] Knut Hamsun [publié en 1890].

Notre pays est devenu tellement étrange que même un Finlandais s’y sent comme un étranger. Les adultes jouent avec les mots et parlent de tout et de rien pour masquer leur malaise, quand ils ne crachent pas sur ceux qui ont une autre couleur de peau.

La mercière envoie des cartes postales à ses trois grands enfants, qui vivent tous dans ce genre de société. Elle y écrit ce qu’elle sait de la vie. Une partie de son savoir provient d’un étalagiste du nom d’Alfred Supinen qui a fini par se pendre. L’amour d’une mère est peut-être impuissant, mais cela ne l’empêche pas d’être grand. “Nous récolterons la semaine prochaine nos pommes de terre nouvelles.”

Les cartes postales de la mercière sont comme les films d’Aki Kaurismäki : elles sont empreintes de la nostalgie d’un monde meilleur aujourd’hui disparu. Seulement au fond, ce monde a-t-il jamais existé ? Mais lorsque le futur s’effondre, on peut encore rêver du passé. Ne croyez pas toutefois que Hotakainen veuille nous ramener dans le passé. Non, il nous emmène bien vers l’avant, vers là où ceux qui sont sans voix apprennent à parler, comme le fait le mari de la mercière. Apprendre et ouvrir la bouche, cela aussi fait partie de nous.

 

A propos de l'auteur

Kari Hotakainen, 54 ans, est parmi les auteurs les plus populaires aujourd’hui en Finlande. Son œuvre se compose de romans, de littérature jeunesse, de poésie, de scénarios pour la télévision et de pièces de théâtre. Les différences de classe et de sexe, le monde du travail et la famille sont toujours au cœur des livres de cet écrivain qui s’inscrit dans la tradition réaliste-naturaliste finlandaise, mais se distingue par sa prose originale. Son roman La Part de l’homme (Ihmisen osa, dans la version originale) a été publié en Finlande en août 2009 et a remporté en 2010 le prix Runeberg (du nom du poète finlandais Johan Ludvig Runeberg, 1804-1877). Il a été adapté au théâtre cette année par la metteuse en scène Raila Leppäkoski. Un nouveau roman de Kari Hotakainen, Jumalan Sana (Le mot de Dieu), est paru en août dernier en Finlande. On peut aussi lire de lui en français Rue de la Tranchée (JC Lattès, 2005), couronné par le prix Finlandia en 2002 et le Grand Prix de littérature du Conseil nordique en 2004.

 

Ce livre a reçu le Prix Courrier International du meilleur roman étranger 2011.

 

Lire un extrait

 

 

Antti MAJANDER  / Le Courrier  International

Par Antti MAJANDER - Publié dans : Romans Etrangers - Communauté : Salon Lecture
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